Nouvelle en lecture libre

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À l'occasion du championnat d'Europe de football, ma nouvelle « Dingue des bleus », parue dans mon recueil « De bien curieuses histoires », vous est proposée en lecture libre durant toute la durée de la compétition.

Bonne lecture !                         ______________________________________________________________________________________

13 juillet 1998.

Hier, sur le coup de 23 heures, un séisme d'une magnitude de 9,5 a secoué la France, et m'a secoué.

Et un, et deux, et trois-zéro : les coqs ont pulvérisé le Brésil en finale de la coupe du monde de football.

Toute une population a exulté, et j'ai exulté !

J'ai beau, à plus de trente ans, n'avoir ni fric, ni boulot et nager dans les emmerdes, au coup de sifflet final, j'ai tout oublié.

Comme un gosse à qui l'on vient d'offrir le plus beau des cadeaux, je me suis retrouvé des étoiles plein les yeux.

Ouais, hier, j'ai été tout simplement heureux.

Devant la télé, avec mes trois potes, on a vécu très intensément la retransmission. On a crié, on a hurlé, on s'est beaucoup énervé et, après le match, on n'était pas loin de l'extase. Ainsi, on a applaudi comme des tarés et déliré lorsque Thierry Roland, notre Thierry national, a déclaré solennellement : « Je crois qu'après avoir vu ça, on peut mourir tranquille ».

Notre équipe est « Black, Blanc, Beur » et cette nuit, on est tous « Black, Blanc, Beur. »

La vie est belle, le monde est beau. L'espoir renaît.

L'euphorie, cela se partage, alors on s'est très vite senti trop isolés à quatre dans mon petit appartement et, chacun le maillot numéro 10 floqué au nom de Zidane – héros de toute une nation, mon héros – sur les épaules, on s'est précipités comme des dingues vers le centre-ville de Lille pour partager notre joie.

Nous les avons croisées, elle et ses deux copines, à l'intersection de la rue de Béthune et de la rue des Tanneurs.

Bang, choc frontal ! Je l'ai prise en pleine poitrine et, avant que nous ayons eu le temps de nous saluer, je me suis retrouvé par terre, allongé sur elle.

Surpris de nous retrouver ainsi enlacés, à même le sol, occupés de nous offrir en spectacle aux yeux de tous les passants, nous essayâmes de nous relever très vite en utilisant chacun le corps de l'autre comme appui mais, dans notre précipitation maladroite, nous ne réussîmes qu'à nous déséquilibrer et nous rechutâmes lourdement sur le sol.

Agacée, elle se mit alors à bougonner et elle me lança un regard mauvais. Je m'apprêtais donc à subir une volée d'injures quand, subitement, elle se détendit et éclata de rire, consciente du loufoque de notre situation.

Pour ma part, à cet instant précis, j'ai flashé sur elle !

— Y'a pas à dire, je me suis dit, cette nana au sourire enchanteur, à la peau hâlée, aux cheveux noirs frisés, au maillot brésilien lui moulant si bien les formes et au short bleu laissant apparaître de superbes jambes musclées, elle a tout pour elle ; elle a tout pour moi !

On a vu, dans notre collision inopinée, un signe du destin. Et emportés par l'allégresse ambiante qui régnait, on a décidé de faire la fête ensemble et on ne s'est plus quittés de la nuit.

On a bu. On a beaucoup bu. Au point que, sans trop savoir comment, je me suis retrouvé ce midi en ouvrant les yeux dans ce qui, je suppose, doit être son lit.

Un étau m'enserre le crâne.

Le cadran de ma montre indique treize heures quinze.

Sereine, la tête posée sur l'oreiller, le corps caché sous le drap blanc, elle repose à mes côtés, profondément endormie. Sa respiration est régulière.

Je ne résiste pas à la tentation et soulève délicatement le linge de coton. Aussitôt, à la vue de son corps nu, à l'abandon, un trouble sensuel intense s'empare de moi.

Mon mal de crâne se dissipe.

Dieu, qu'elle est belle.

Angoisse soudaine : il faut que je me souvienne de son prénom avant qu'elle ne s'éveille !

— Filou, tu dors ?

Je fais le mort, je ne réagis pas. Pris de panique lorsque j'ai senti qu'elle commençait à remuer, je me suis tourné vers le mur et j'ai fermé les yeux. Mais ai-je bien entendu ? M'a-t-elle bien, d'une voix mielleuse, appelé Filou ?

Mince, on en est déjà aux surnoms. Je dois rêver.

— Filou, tu dors ? répète-t-elle.

— Hé ! lui dis-je, d'une voix endormie.

— Eh ben, dis-moi, tu en tenais une fameuse cette nuit, mon coco.

— Ouais, en fait, je dois bien t'avouer que je ne me souviens plus très bien, je lui réponds, en bafouillant quelque peu.

Et, m'enhardissant, d'ajouter :

— J'espère quand même que tu as apprécié ma compagnie et que j'ai été à la hauteur de tes espérances.

Comme je peux être lourd, parfois !

Sitôt ma phrase terminée, elle explose.

Oubliée la voix sucrée, elle hurle à présent :

— Eh, mais pour qui il me prend l'apollon. Il ne s'imagine quand même pas que j'ai couché avec lui. Jamais la première nuit, c'est enregistré ? Je ne suis pas une sainte-nitouche mais, quand même, il y a des limites. On est champion du monde de foot mais, toi, même si tu portes son maillot, t'es pas Zidane, hein, mon coco ? Non, je te signale que t'étais tellement bourré que t'étais incapable de rentrer chez toi et que tes potes t'ont lâchement abandonné sur le bord du trottoir. Et t'as vraiment de la chance d'être tombé sur une bonne samaritaine, sinon je ne sais pas ce que tu serais devenu. En plus, en guise de remerciement, monsieur m'a salopé les toilettes comme ce n'est pas possible et, maintenant, il ose me demander si j'ai apprécié !

— Ouais, mais qu'est-ce que je fous dans ton pieu alors ? je m'entends lui répondre.

— Je n'allais quand même pas te laisser dormir par terre, hein ? Et puis, tu t'es affalé sur le lit comme une masse et, même si je l'avais voulu, avec le bide que tu as, jamais je n'aurais pu te relever. De toute manière, dans ton état, je ne craignais pas grand-chose, répond-elle toujours aussi énervée.

Tout penaud, comme un gamin à qui sa mère vient de faire la leçon, j'essaie alors de m'excuser le mieux possible.

— Je te demande pardon, je suis vraiment désolé, lui dis-je.

Et je crois bon d'ajouter :

— Le temps que durera notre relation, je te jure de ne plus boire un verre d'alcool. Plus jamais, tu entends.

— Eh, où tu vas là ? me répond-elle, l'air éberlué. Ne t'emballe pas, mon coco, je n'en ai rien à faire de tes promesses, moi. On ne se connaît même pas. Et puis, penses-y, je pourrais avoir un mec.

— Tu déconnes, lui dis-je, est-ce que si t'avais un mec, tu serais occupée à me tripoter nonchalamment la bite tout en discutant ?

Déconcertée par ma réplique, oubliant toute pudeur, elle sort d'un bond du lit et m'apparaît dans toute la splendeur de sa nudité. Puis, s'apercevant que j'en profite pour la mater, elle ne trouve pas mieux pour se voiler que de tirer vers elle le drap qui me recouvre.

Et là, à la vue de mon sexe en érection, elle s'esclaffe !

— Repos, l'hymne national, c'était hier, me dit-elle, hilare.

— Allez les bleus, je lui réponds.

Et un fou rire incontrôlable nous emporte.

Je suis assez fier de ma réplique.

C'est sûr, sur ce coup-là, je ne m'en suis pas mal sorti, me dis-je tout en riant, mais comment lui demander maintenant de me rappeler son prénom sans qu'elle se cabre ?

Ah, vraiment, cette fille, c'est la femme de ma vie !

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11 juin 2002.

— Réveille-toi, Latifa, il est déjà presque huit heures, on va rater le début du match.

— Pff.

— Allez, magne-toi.

— Oh ! tu m'ennuies avec ton foot. Et puis, tu sais, c'est foutu.

— Foutu ! Mais qu'est-ce que tu racontes, coussin d'amour ? T'es dingue ou quoi ? Zidane va jouer aujourd'hui. Il est rétabli, alors on va leur mettre une branlée à ces Vikings et on va passer en seizième, tu verras.

— Bah, c'était quand même plus marrant en quatre-vingt-dix-huit, non ? Et puis, la Corée, c'est si loin. Moi, j'aimais vivre ça de l'intérieur, tu comprends ? Et arrête de m'appeler coussin d'amour. Tu t'es déjà regardé dans un miroir ? Jamais t'aurais osé me parler comme ça, il y a quatre ans.

— Ouais, ouais, bon, je m'excuse. Mais arrête, tu vas réussir à me saper le moral avant le coup d'envoi. Allez, je m'en vais allumer la télé et je t'attends dans le salon. Et enfile ton nouveau maillot des bleus, il nous portera bonheur.

Putain ! Elle a raison ; c'était mieux en France. À tous les niveaux.

Merde, quatre ans déjà dans un mois que nous sommes devenus champions du monde et qu'on s'est rencontrés ! je le crois pas.

Et dire qu'au départ, je l'avais prise pour une Brésilienne.

Ah ! ma tête à l'époque lorsqu'elle m'avait avoué être française. Ouais, nous deux, y'a pas à dire, c'est une bien belle histoire. Un vrai conte de fées.

Ouais, surtout pour moi !

Deux semaines après la victoire, j'ai fêté mon trente-deuxième anniversaire en allant m'installer chez elle. Et un mois plus tard, son père m'a engagé comme cadre moyen — cadre ! moi qui ai raté deux fois le bac — dans sa société d'import-export. Cela roule pour lui. Il brasse des millions. Latifa épaule son père. Son bras droit, c'est elle. Un vrai boss, ma femme. À la maison aussi d'ailleurs. Elle gère tout. C'est une patronne, rien à faire. Elle aime prendre les décisions et elle a un avis tranché sur tout. Il ne faut d'ailleurs pas trop la contredire. Mais bon, je m'en accommode. C'est le capitaine de l'équipe, l'entraîneur du couple. C'est elle qui discute avec la direction des primes de victoires. Et avec son père, elle ne s'en sort pas trop mal. Moi, je suis plutôt le porteur d'eau. Mais dans une équipe, des porteurs d'eau, il en faut.

Ah, c'est vrai que j'ai pris du bide ! Vingt kilos en quatre ans. Faut vraiment que j'arrête la bière, que je supprime les chips et que je fasse un peu d'exercices. Mais le jus de houblon, c'est si bon. Et puis, je ne peux quand même pas renier mes racines nordistes. Et le sport, c'est bien à la télé ou au stade, mais en tribune. En spectateur, quoi. Et puis mince, c'est quand même vrai qu'elle a aussi de fameuses poignées d'amour maintenant.

Elle pense à un mioche. Bof ! cela ne m'emballe pas.

— J'ai vingt-six ans, c'est le bon moment, me dit-elle.

Évidemment, si j'étais sûr qu'elle accouche d'un garçon doué pour le foot, je n'hésiterais pas. Mais bon, je suis lucide, il n'aurait pas d'excellents gènes. Et puis, je ne suis même pas foutu de gagner dix euros au loto. Alors, un champion qui enflammerait le Stade de France !

— Latifa, grouille. Les joueurs pénètrent sur la pelouse.

Ah, c'est dur de les voir là-bas ! Dire qu'on aurait pu y être, participer à la grand-messe. Mais, rien à faire, même lorsque j'ai abordé le sujet avec elle après une séance d'amour torride, alors qu'elle était pourtant parfaitement détendue, elle n'a pas cédé.

Tout ce qu'elle m'a proposé à ce moment-là, a été d'acheter un nouveau téléviseur grand écran. Bof, c'est déjà ça !

Cela aurait pourtant été bien de pouvoir les suivre en Asie. Mais, selon elle, le contexte économique ne s'y prêtait pas actuellement.

En fait, je la soupçonne de se désintéresser des bleus. Et ça, j'ai du mal à l'accepter !

Ce n'est pas possible ! On rentre à la maison. Battus 2-0 par une équipe de culs-de-jatte ! Je suis mort. Désespéré. La fête va continuer sans nous.

Et elle qui, à la fin du match, me sort :

— Eh ben, comme ça, on va pouvoir regarder autre chose que du foot à la télé.

Elle est dingue. Se rend-elle compte du désastre ?

Fais chier, là, Latifa !

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9 juillet 2006.

Près de minuit, je suis anéanti !

Dans ma vie, il y avait le douze juillet 1998 ; maintenant, il y aura le neuf juillet 2006.

Comme plus de 86 % des Français, je croyais pourtant dur comme fer qu'on allait décrocher notre deuxième étoile ce soir. Pour nous, c'était sûr, après ce soir Berlin devait devenir, non plus symbole de la chute du mur, du recul du communisme ou autres conneries de ce genre, mais bien l'endroit où l'équipe de France avait conquis de haute lutte, face à des Italiens, valeureux certes, mais intrinsèquement inférieurs, sa deuxième coupe du monde.

Rêve envolé !

Tout avait pourtant merveilleusement commencé. On a mené au score, on les tenait, on s'apprêtait à les assommer définitivement et puis, soudain, on encaisse et le doute émerge dans l'équipe ; les fissures surgissent dans le bloc.

Mais ensuite, malgré tout, on reprend espoir peu à peu. On arrive à la prolongation. C'est sûr, physiquement, on va les avaler ces bouffeurs de spaghettis.

Et puis, la catastrophe.

Zidane, notre Zidane !

110e minute : coup de tête sur Materazzi et expulsion immédiate.

Le début de la fin.

Et l'horreur absolue quand, lors de la séance des tirs au but, Grosso, cinquième tireur, propulse le ballon au fond des filets et inscrit le but décisif. Celui-là, sur le moment, si j'avais pu, à le voir courir comme un dingue après avoir marqué, je l'aurais bien descendu.

J'en suis malade.

Quel drame, quel cauchemar.

Il faut que je m'éveille. Il faut qu'on rejoue le match.

Latifa n'a pas supporté le choc non plus.

Elle est allongée sur le sol face contre terre. On la croirait endormie.

C'est foutu !

Dire qu'en l'invitant, je pensais pourtant pouvoir repartir sur de nouvelles bases avec elle.

C'est vrai, quoi, on a quand même connu de grands moments ensemble.

Après la Corée, son désir d'avoir un gosse est vite devenu une obsession et son incapacité à tomber enceinte l'a beaucoup perturbée.

Dès lors, plus rien n'a jamais été pareil.

Elle a placé toute son énergie dans son boulot, m'a fait comprendre que le foot, en fait, elle n'en avait plus rien à cirer. Elle m'a sommé de devenir adulte, de penser à notre couple, à l'avenir.

Un soir, elle m'a même demandé de lire autre chose que « L'Équipe ».

Là, je l'avoue, elle m'a blessé. À cet instant, le ressort de la passion s'est brisé net en moi.

Peu après, les engueulades ont d'ailleurs commencé. La routine l'a emporté et on a fini par détester tout ce qu'on adorait chez l'autre auparavant.

Comme dans beaucoup de couples, l'amour s'était insensiblement envolé.

Cela a duré, duré et puis, un soir, il y a trois mois, elle s'est tirée. Ou, plus précisément, elle m'a demandé de me tirer.

— Il faut que je réfléchisse, que je fasse le point, elle a dit.

Elle m'a aussi juré qu'il n'y avait pas d'autre homme dans sa vie.

J'ai bien voulu la croire.

Je suis parti le lendemain matin, persuadé de ne plus la revoir.

Mais ensuite, devoir vivre cette nouvelle coupe du monde seul, jusqu'aux portes de la finale, m'a ouvert les yeux.

Sans elle à mes côtés, les matches n'avaient plus la même saveur.

Je l'aimais encore.

Plus que tout.

Plus que le foot.

J'ai donc pris mon courage à deux mains, j'ai ravalé ma fierté et j'ai tenté le coup : je lui ai téléphoné hier pour lui proposer de vivre le match décisif à mes côtés.

— En souvenir du bon temps, lui ai-je dit.

À ma grande surprise, elle a accepté et elle m'a même invité chez elle… chez nous.

À mon arrivée, elle m'a accueilli gentiment.

On s'est fait la bise.

On a d'abord mangé et on n'a parlé de rien, de tout, de foot. Surtout de foot.

On a bien ri aussi.

Comme si de rien n'était.

Pour l'occasion, elle s'était racheté un maillot de l'équipe.

Elle est superbe en bleu.

On s'est installés dans le sofa.

Le match a débuté.

Je l'ai embrassée.

Elle a souri.


— Elle n'est pas belle la vie, je me suis dit.

À la mi-temps, j'ai un peu râlé.

Elle n'a pas bronché.

À la fin du temps réglementaire, je me suis beaucoup énervé.

Elle a froncé les sourcils.

Après l'élimination, j'ai déblatéré contre l'arbitre.

Alors, elle s'est énervée et m'a dit :

— Décidément, t'as pas changé.

J'ai voulu qu'elle me console ; je me suis approché.

Elle s'est levée et m'a gentiment repoussé.

Je lui ai demandé :

— T'as quelqu'un ?

Elle m'a répondu :

— Ben oui, qu'est-ce que tu crois ?

Je lui ai dit :

— Alors, nous deux, c'est vraiment fini ?

Elle a soulevé les épaules et hoché la tête en signe d'acquiescement.

Et là, je ne sais pas exactement ce qui m'a pris mais, fou de rage, je me suis levé à mon tour, je me suis avancé vers elle et, de la même manière que mon idole, je lui ai décoché un puissant coup de boule. Sous la violence du choc, elle s'est écroulée d'une masse.

Sa nuque a cogné la table basse.

Un verre s'est brisé.

Le sang a giclé.

Je crois bien qu'elle est morte.

Merde, les bleus ont perdu.